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Lactorate

Boun pan é bin pur

C’est comme une pub. Une publicité pour une boutique, un établissement commercial dédié à l’essentiel de l’alimentation telle qu’on la concevait alors. Boun pas é bin pur. Bon pain et vin pur, que pourrait-on demander de plus sans tomber dans l’excès ? Cette fière devise était peinte en brun sur le mur jaune beige de la minuscule boutique tenue par mes parents, rue Nationale, à deux pas de la cathédrale, où ils vendaient, eh bien, du bon pain, le pain pétri, façonné et cuit par mon grand-père Alfred dans sa boulangerie du Faubourg ; et du vin pur, évidemment, du vin pas trafiqué, aco qu’es bin de rasim, du vin de raisin, comme nous disait une vieille cliente fidèle. Bien sûr ce métier n’était pas le fruit de longues études en école de commerce ni d’un processus de marketing. Simplement, au sortir de la guerre, une solution éphémère qui se prolongea, comme souvent. Le magasin venait de mon arrière-grand-mère Léocadie qui y tint longtemps un commerce de fruits et légumes, et de pain d’Alfred.

Mon arrière-grand-mère Léocadie (1870-1963) devant son magasin. Avec le facteur. Avant-guerre.

                                                                                                                                           Le pain venait du Faubourg à bord d’une carriole à bras où j’effectuai d’homériques cavalcades. Était-il bon, je ne sais pas, en toute objectivité, mais en la matière c’est la subjectivité qui fait tout. Je raffolais des petits pains que j’allais chercher lorsqu'il les défournait, tout brûlants. Serre-le fort, disait mon pépé, et je riais de bon cœur à cette vieille plaisanterie où les grands se faisaient prendre comme des bleus. Il n’y avait pas une grande variété de pains, et il était vite rassis, mais mon pépé ne mangeait son pain que bien rassis, chose que je partage avec lui, mis à par le petit pain du matin sorti du four.

    Le vin venait de chez Villadomat, négociant au Faubourg ; et plus tard, de coopératives viticoles dont la plus lointaine était celle de Condom. Nous vendions aussi, venu par je ne sais quelle filière, du vin de Mascara, en Algérie, considéré comme redoutable par ses quatorze bons degrés chauffés au soleil. Au début, le vin arrivait dans de grosses barriques prestement roulées par les employés. Les barriques étaient stockées dans l’arrière-boutique, une espèce d’alcôve simplement isolée par un grand rideau coulissant sur une tringle. On remplissait les bouteilles au fausset de la barrique, et on servait aussi le vin au verre, à consommer sur place. La présence des barriques n’excluait pas la possbilité d’un accident : le père Descamps, grand-père de mon ami Francis Brunet, était tonnelier et parait au grain. Son gendre Marceau Brunet l’assistait parfois. Une fois, Alice Brunet signala à son mari l’état d’extrême urgence où se trouvaient les Pertuzé, victimes d’une barrique qui se démantibulait. Aussitôt Marceau se ceignit-il de cercles de tous les diamètres, d’outils, et partit au grand galop. Pour trouver une situation sans problème et s’entendre dire qu’on était un premier avril. Alice l’avait fait marcher. On avait des plaisirs simples.

   La Loi nous obligeait à ne servir ces consommations que debout, toute chaise (ou tabouret) étant considérée comme incitation à l’alcoolisme, pire fléau possible, réservé à d’autres établissements patentés. Tout au plus pouvait-on s’accouder au zinc. Comme il n’y avait pas d’eau courante, les verres étaient lavés et rincés dans une bassine en zinc, dont il fallait changer l’eau avec plus de scrupules que celle d’un poisson rouge, et essuyés avec un soin maniaque de torchons sans cesse renouvelés. Il n’y avait pas non plus de réfrigérateur, on buvait le vin à température ambiante, sauf en été, où les bouteilles, dans un panier, étaient descendues dans le puits de la cour, au bout du couloir, pile à fleur d’eau dont le niveau ne variait jamais. Lectoure est une ville d’eaux, on n’imaginerait pas à la voir sur sa colline escarpée qu’elle est truffée de puits où l’eau est perpétuellement fraîche ; il y a longtemps qu’on n’en boit plus, mais il n’y a pas de meilleur régulateur thermique pour le vin. Je ne suis pas loin de penser qu’un bon puits serait aussi important qu’une bonne cave. Que les spécialistes me détrompent.

   En hiver, il n’y avait pas de chauffage central, mais un bon vieux poêle à bois, et une petite cheminée où on alluma longtemps du feu. Les amateurs trouvaient une certaine jouissance à poser leur verre de rouge dans la cendre, à distance convenable des braises, pour profiter d’un bon vin chaud revigorant, sans y rajouter sucre, canelle et autres cochonneries inutiles.

    Avant de poursuivre sur le plus important, pardon de revenir sur cette inscription liminaire, boun pas é bin pur. Après tout, je parle de moi et de ce qui m’a constitué, le pain, le vin et la belle écriture. Ce qu’on appellerait bientôt le lettrage, le graphisme, la typographie (en trichant un peu), en tout cas l’art du peintre en lettres. Notre peintre était Monsieur Thore, tenant boutique à deux pas, juste sous le clocher. On faisait appel à lui pour la peinture en bâtiment, et pour tout ce qui était enseignes et inscriptions, avec des lettres droites ou fantaisie, anciennes et modernes, ombrées, éclairées, tout un répertoire de formes. Il peignait aussi les numéros d’immatriculation des voitures, accroupi devant ou derrière (démonter les plaques, quelle drôle d’idée !), son petit pot de peinture blanche dans la main gauche, et dans la droite son pinceau à longs poils que je suivais fasciné dans ses courbes millimétriques. Je crois bien que l’inscription du magasin était dûe à sa propre initiative, en guise de dessert après le badigeon des murs. C’était (je trouvais) une drôle d’écriture cursive, toute simple, héritée des années 30, pas celle qu’on apprenait à l’école mais pas tellement éloignée. J’aimerais bien en trouver un exemple quelque part, puisqu’en ce temps-là on ne photographiait pas l’intérieur des magasins et surtout pas les inscriptions. Chacune était unique, bien entendu, et adaptée au support en subtiles variations, même si le modèle de base restait le même. Enfin, en essayant de retrouver cette écriture un peu effacée dans mes souvenirs, je crains qu’elle ne soit d’une effrayante banalité, mais elle faisait si bien dans le décor, avec les vestiges de l’éclairage au gaz, les tuyaux, les robinets et même le support d’une lampe disparue...

    J’ai dit qu’il fallait revenir à l’essentiel : planté le décor, passons au casting, aux personnages qui peuplaient notre petit établissement. Je ne parle pas trop des clients ordinaires, ceux qui achetaient leur pain ou leur bouteille de vin, mais de ceux qui devant leur verre passaient des heures à discuter et à raconter des histoires. Ils n’étaient pas si nombreux, et les nouveaux venus ne faisaient qu’un passage-éclair, peut-être un peu effrayés de nos mœurs spartiates et de la brièveté du choix. Il n’y avait là que de purs Lactorates, peu importe d’où ils venaient. De Suisse comme Monsieur Aubry, Germain Aubry qui ès qualités était horloger, chargé de l’entretien des horloges publiques, sonneur de cloches et sacristain de la cathédrale. Mon père lui posait opiniâtrement la question, quand recevrait-il enfin son costume de Suisse, avec l’habit, la culotte, les bas de soie, le bicorne et la hallebarde ? Je l’attendais avec impatience, persuadé que ce costume lui irait à merveille. En attendant, il portait toujours ses larges pantalons retenus par des bretelles Hercule (c’était écrit dessus). Son rire et ses exclamations étaient d’un niveau sonore exceptionnel. Il était là tous les soirs, sauf pendant le Carême où il disparaissait, pratiquant en bon catholique le jeûne et l’abstinence. Pur Lactorate aussi, Léo, un Alsacien frisé et doux comme un mouton, qui  avait la nostalgie de son pays et qui chantait avec l’accent et l’assentiment général, les zicognes zont te retour / zur les clochers tes alentours, emporté par un alcoolisme qu’il entretenait sans doute chez nous mais qu’il pratiquait ailleurs à plus grande échelle et sans chanter. Cet aspect bonhomme et familial nous a sans doute préservés de grands drames. Je me souviens de ce type qui venait le dimanche matin, ce devait être un ouvrier agricole, peut-être Polonais, en tout cas terriblement solitaire, un physique de brute angélique, blond avec des yeux bleus, jeune encore mais avec un bedon énorme qui débordait de sa chemise. Il commandait un verre de mascara, le descendait cul-sec, en demandait un autre, et ainsi de suite avec la régularité d’un métronome. Ma maman était très douée pour arrêter les frais : elle disait très doucement qu’il vaudrait mieux arrêter là. Alors le type obtempérait sans discuter, et demandait à acheter une bouteille. Le dimanche, on n’avait pas le droit de vendre des bouteilles, mais il suffisait d’envelopper le corps du délit dans une feuille de papier journal pour le faire disparaître. Le type allait se finir tranquillement, ou pas, dans quelque fossé hors des murs de la ville.

    Il y avait le facteur Chaumette, Monsieur Lapierre, marchand de voitures, avec sa grosse tête carrée, que j’appelais Caillou ; il y avait Monsieur Pouches, surnommé Marchand d’Eau parce qu’il travaillait  à la station de pompage de Repassac, sur le Gers.

   Il y avait Monsieur Dupouy, le coiffeur d’à côté, qui était poujadiste et qui portait sur sa blouse blanche, pour afficher ses convictions, ces petites choses dorées et émaillées de bleu, qu’on n’appelait pas encore des pin’s, ni même des épinglettes. Il menait des discussions politques à n’en plus finir, auxquelles je ne comprenais rien, clôturées par Madame Dupouy en courroux qui venait dire que la soupe du soir était servie et même refroidie.

Il y avait Monsieur Fèvre, qui conduisait un gros camion rouge avec lequel il nous emmena un jour, mon père et moi, visiter une scierie, ce qui me donna du travail dès notre retour pour tout représenter en dessin.

    Il y avait le tapissier Monsieur Lévy, qui conduisait (sans permis, disaient les mauvaises langues) sa vieille Celtaquatre surmontée d’un invraisemblable empilement de sommiers et de matelas, et qui avait un vaste répertoire d’histoires juives à raconter.

    Il y avait le charcutier Saubestre, et le père Danzas, menuisier charpentier dans son bleu de travail, une scie à l’épaule, tout saupoudré de sciure, jusque dans sa voix. Mon père excellait à imiter les voix, non pas celles des hommes politiques, ni des vedettes de l’époque, mais les gens ordinaires de son entourage.

   Il y avait Monsieur Soler, un petit homme râblé, aussi large que haut, avec des bras tout bronzés couverts de tatouages bleus, et presque toujours, sauf en plein hiver, en tricot de peau bleu marine, un petit béret (non, je ne dirai pas vissé) sur la tête. Il était ramoneur pour l’essentiel, et pratiquait trente-six autres métiers selon les besoins. Il m’avait une fois donné une bonne leçon que je n’ai jamais oubliée : j’avais dessiné une maison, sans doute après en avoir vu des exemples, avec une cheminée sur le faîte du toit. Monsieur Soler m’avait expliqué mon erreur : ainsi placée, une telle cheminée mettrait le feu à la poutre faîtière. Depuis ce temps, je plains sincèrement les gens qui, dans l’Ouest de la France et ailleurs, vivent dans des maisons ainsi construites, au péril de leur vie. Autres pays, autres mœurs. Soler racontait des tas d’histoires en gascon qu’évidemment je n’ai pas retenues. Je fais mon malin parce que je comprends et lis à peu près maintenant, mais à l’époque ce n’était pas le cas. Genre, dialogue en parler pie, les deux pies devant un cerisier chargé de fruits : Anèm, vei-t’en-y. — Y a un òòòme. — Es en paaalha ! (Allez, vas-y. Il y a un homme. Il est en paille !) Et la pie trop crédule y va, et pum ! Coup de fusil. Fin de l’histoire.

Je sais, j’en oublie, et non des moindres. Repassez à l’occasion, d’autres souvenirs me seront revenus et des mises à jour faites.

 

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alineas 13/02/2020 08:48

Très beau. Ca me fait penser à un livre photos de Paul Strand et textes de Claude Roy, La France de profil. C'est vrai que ça manque les photos d'intérieur. C'est pour ça que les souvenirs de gamin sont si précieux.