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Lactorate

Maréchal numéro un : Roquelaure

Notre bon roi Henri IV n’avait pas de meilleur ami qu’Antoine de Roquelaure, qui était disait-on, l’homme le plus farceur de France. Un jour qu’ils étaient au château de Nérac, arrive un paysan qui portait sur sa tête une énorme citrouille. Bonjour, mon prince et la compagnie. Je viens vous porter ce présent. La soupe de citrouille et de haricots frais est une fort bonne chose. Ne manquez pas de recommander à votre cuisinière de conserver les graines. Vous en donnerez à tous vos amis ; et je viendrai moi-même en chercher, pour l’année prochaine.

   Roquelaure se rapproche du roi, et lui dit à l’oreille, cet homme a l’air sincère, mettez-le à l’épreuve, et donnez-lui un beau cheval. Mon ami, dit Henri IV, que demandes-tu pour ta récompense ? Mon prince, je vous demande de ne pas oublier de me faire garder des graines de citrouille, pour me maintenir en belle semence. Alors on donne un beau cheval au paysan, qui s’en va tout content.

   Or ce paysan est métayer de M. de Cachopouil, un noble, glorieux comme un pou, et avare comme je ne sais pas quoi1. Quand il voit que son métayer a eu un cheval pour une citrouille, il se dit qu’en offrant au roi un cheval, il obtiendra bien un titre de marquis, et un baril plein de doubles louis d’or.  Aussitôt il va au château de Nérac avec son cheval.

   Merci, mon ami, que veux-tu pour ta récompense ?  Mon prince, je vous demande, pour le moins, de me faire marquis, et de me donner un baril plein de doubles louis d’or.

   Mon ami, je veux te donner mieux que ça. Viens avec moi à la cuisine. Cuisinière, as-tu gardé les graines de la grosse citrouille qu’un paysan m’a apportée hier ? Oui, mon prince. Eh bien, remplis-en deux cornets de papier. L’un sera pour Cachopouil, l’autre pour son métayer.

 

1/ C'est une habitude chez nous de mettre des comparaisons pour tout adjectif, histoire d'être compris, et quand on n'a pas d'idée, on précise quand même comme je ne sais pas quoi. Ici, on sait, je suis totalement opposé à toute censure, mais je ne répète pas les bêtises stupides, racistes, antisémites et bien sûr injustifiées, même si elles ont été dites et écrites sans méchanceté à l'époque, par habitude de langage.

 

   Petite intervention de Roquelaure dans une histoire qui se serait bien passée de lui, mais significative et unique. Que le roi Henri IV soit présent dans les Contes de Gascogne recueillis et publiés par Jean-François Bladé est dans l’ordre des choses. Qu’un de ses amis, un seigneur, soit présent sous son nom dans un conte populaire, c’est dire à quel point il était connu, et le resta longtemps.

 

   Voici encore un gaillard qui n’est pourtant pas assez connu et pas assez célébré de nos jours, eu égard à sa stature, à sa personnalité et à sa position. Meilleur ami, donc, du roi Henri IV, il le forme tout jeune au métier de gentilhomme et aux armes. Et il est encore à ses côtés le 14 mai 1610 dans le carrosse où le roi est assassiné par Ravaillac. Une telle amitié, une telle fidélité, sont rares.

 

   Né en mars 1543, fils de Géraud de Roquelaure et de Catherine de Besolles, il devient seigneur de Longard à la mort de son père et se met au service du roi de Navarre, Antoine de Bourbon. Quand le roi meurt en 1563, c’est sa femme Jeanne d’Albret qui devient régente, son fils Henri n’a alors que 9 ans. Roquelaure en a 18. Tout de suite il fait don de son fief de Roquelaure au jeune roi et reste attaché à son service. Jeanne d’Albret apprécie particulèrement les qualités d’Antoine, sa fidélité. Il accompagne Henri partout : à Paris, quand il épouse Marguerite de Valois, la fameuse reine Margot. Il est nommé gouverneur de Guyenne. C’est une véritable cour royale qui s’installe à Nérac, n’oublions pas qu’Henri est devenu roi de Navarre, sous le nom d’Henri III, à la mort de Jeanne d’Albret, en 1572. S’il n’est pas le dernier à profiter des frivolités de la cour, Roquelaure est toujours au service du roi comme soldat : il est à la prise d’Eauze en 1589. Vengeance d’Henri qui avait été pris dans une embuscade où il avait été près de la mort sans la présence de Roquelaure à ses côtés, il en impute la responsabilité à Villars, lieutenant du roi de France en Guyenne, et obtient son remplacement par Biron. Dans cette prise d’Eauze, il épargne la population, se contentant de punir les meneurs. Puis Roquelaure suit toujours son roi quand il devient Henri IV, roi de France. Heureusement, si Roquelaure pousse Henri vers le catholicisme, il n’y a pas de divergence religieuse entre eux. Il se bat à Coutras, Arques, Ivry, à Fontaine-Française.

   Laissons de côté l’énumération un peu fastidieuse de ses charges et de ses titres. Élevé à la dignité de maréchal de France, un temps maire de Bordeaux (1610-1611, puis 1613-1617), il se démet de la charge de gouverneur de Guyenne pour ne conserver que celle de gouverneur de Lectoure à qui il est fortement attaché. Il occupe l’ancien château des comtes d’Armagnac, mais sa maison personnelle (très remaniée depuis) est située dans l’actuelle rue Jules de Sardac, et il possède d’autres biens, maisons et jardins dans le quartier, puisqu’il en fera don pour la création du couvent des Carmélites. Il offre aussi aux Carmélites son manteau de cour : Roquelaure, le fidèle compagnon du roi Henri, comme lui brave et joyeux vivant, qui mourut gouverneur de Lectoure, voulut-il assurer à son âme ces oraisons réparatrices. Il légua donc aux carmélites son manteau de cour, dont elles firent une chape magnifique. Somptueuse parure, d’un poids écrasant, soignée, dorlotée par les bonnes sœurs, qui durera sans doute jusqu’au jugement dernier. Le brocart est tissu d’or et d’argent. Les bouquets lisérés de soie cerise, les broderies vert-pomme, gardent une miraculeuse fraîcheur. Quant à l’épaisse bordure d’or, elle évoque les fastes d’une cour papale, Rubens, Véronèse : les galas princiers2.

 

2/ Jean Balde, Un d’Artagnan de plume, Jean-François Bladé, Paris, Plon, 1930. Chapitre  VIII, Le manteau de Roquelaure, p. 70-6).

Le manteau de Roquelaure, illustration inédite

 

   Soldat bagarreur, franc ripailleur, amateur de bonne chère et de jolies femmes, qui croirait qu’Antoine de Roquelaure eût eu un côté fleur bleue, un romantisme d’avant la lettre ? Il suffit de lire la prose fleurie qui accompagne des descriptions touristiques du château de Lavardens, reconstruit à neuf par le brillant maréchal pour les beaux yeux de sa jeune épousée, Suzanne de Bassabat. Jeune et fraîche, elle a dix-huit ans. Il faut un peu chercher pour apprendre que Roquelaure en a 68. Dans le peuple gascon, il fallait beaucoup moins de cinquante ans de différence d’âge entre époux pour faire un beau charivari, mais les aristocrates étaient en-dehors de tout ça. On les laissa tranquilles. En plus, le maréchal était borgne. Il avait perdu un œil, non pas à la guerre, mais en se penchant à la portière de son carrosse, une épine vint s’y planter. Il manquait l’inscription d’avertissement qu'on mettra dans les trains, e pericoloso sporgersi, etc. (Tallemant des Réaux, Historiettes).

Le château de Lavardens. ©Wikimedia Commons

  

    Il avait été marié à Catherine d’Ornesan, morte en 1601 après lui avoir donné six enfants. Avec Suzanne de Bassabat, il ne chôma pas et il eut douze enfants jusqu’à sa mort, le 9 juin 1625, au château de Lectoure. En 1632, Anne d’Autriche et le cardinal de Richelieu, après avoir accompagné le roi Louis XIII à Toulouse pour assister à l’exécution à guichets fermés du duc de Montmorency, font un détour à Lectoure pour le baptême de ses deux derniers enfants.

   Son fils Gaston Jean-Baptiste marcha sur ses traces dans la carrière des armes sous Louis XIII, lui aussi gouverneur de Guyenne, et fut célèbre pour ses plaisanteries qui furent réunies dans un livre, Momus français, ou Les Aventures divertissantes du duc de Roquelaure, Cologne, 1727.

   Voilà une vie survolée, beaucoup de détails et d’anecdotes éclipsés, mais on pourra revenir sur le maréchal duc Antoine de Roquelaure.

 

 

 

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