Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Lactorate

Léda Embucaire

 

Zeus, Jupiter, vous l’appelez comme vous voulez, enfin le dieu, du haut de son Olympe, traversait une mauvaise passe. Ce n’était pas la première. En se choisissant d’être l’objet des travers du commun des mortels, lui et ses pairs avaient définitivement banni le mal suprême qui aurait pu les frapper pour l’éternité : l’Ennui­, l’Ennui majuscule, irrémédiable, métaphysique, ontologique.

Cependant, Zeus s’ennuyait. Non, il n’y a pas de paradoxe ni d’inconséquence dans ce que je dis. Son ennui était ordinaire, passager, porteur d’espérances, présage de voluptés à venir. S’ennuyant, il goûtait déjà le plaisir de sentir revivre en lui le sang impétueux de sa jeunesse sans cesse renouvelée.

Il bâilla, s’étira, et jeta un regard circulaire sur les infinités de l’horizon.

Son œil d’aigle franchit les montagnes, les plaines miroitantes de la mer, d’autres terres, d’autres collines. À la silhouette massive du clocher de pierre blanche, il reconnut Lactora, où il avait jadis été honoré dans son temple. La nostalgie de ce pays heureux lui vint. Une silhouette mouvante, très loin, fixa son attention.

Elle avait des joues rouges, un teint frais malgré les perles de transpiration que l’effort du travail lui faisait monter au front, parce qu’elle portait deux grands seaux remplis de grain, en écartant ses beaux bras ronds qui émergeaient d’une ample chemise, et cela faisait balancer ses hanches d’une manière qui réjouit au plus haut point le maître de l’Olympe­. Elle posa ses seaux, rejeta en arrière, d’un joli mouvement de tête, des boucles de cheveux noirs qui s’échappaient de son foulard. Elle essuya son front du revers de la main, et poussa d’étranges cris. Aussitôt, une foule de volailles accourut en piaillant tandis qu’elle lançait, à la volée, des poignées de grain. Une marée mouvante de plumes rousses, blanches, grises, l’entourait et elle, ses seaux vidés, contemplait d’un regard vague la volaille caquetante avec une satisfaction un peu distraite, et peut-être des envies informulées d’autre chose.

Des battements d’ailes avaient soulevé sa longue jupe, révélant une cheville­ fine. Zeus s’ébroua, se réveillaient en lui de très anciens souvenirs. Oui, cela s’imposait…

Les mortels ont une vision un peu réductrice des choses. Il ne faut pas leur en vouloir, cela participe de la fabrication des grands mythes. On prend le meilleur, on élague, on bâtit le gros œuvre et on élimine les détails. Ainsi, Zeus s’est-il changé de multiples façons, en toutes sortes d’animaux. Mais on ignore généralement de nos jours qu’il ne rechignait pas à utiliser plusieurs fois le même déguisement, surtout lorsque les circonstances s’y prêtaient, comme ce jour-là précisément. La métamorphose était toute prête, il n’y avait plus qu’à se glisser dans la peau, dans la plume.

Le dieu fendait l’air à grands coups d’aile, humant l’air vif avec délices. Il se souvenait de Léda, de ses formes généreuses, et avec quelle volupté il l’avait renversée, il y avait si longtemps… Cette paysanne ressemblait à Léda comme un œuf ressemble à un autre œuf.

Il se posa juste derrière elle alors qu’elle s’apprêtait à entrer, un seau vide dans chaque­ main, dans une vaste grange en pierres­ blanches.

Germaine (elle s’appelait Germaine) se retourna vivement. Un oiseau blanc, gi­gan­tesque, battait encore des ailes en soulevant un nuage de poussière. Autour de lui, la volaille épouvantée s’enfuyait en désordre.

Germaine reconnut un cygne magnifique. L’animal s’approcha d’elle, délibérément, mais sans ouvrir le bec ni pousser ces stupides sifflements rauques­ qui signalent les velléités agressives de ses congénères. Il se contentait d’avancer, ailes écartées, cou tendu, marchant à grands pas sur ses pieds palmés. Germaine recula vers la porte de la grange, plus étonnée qu’effrayée. Dans la pénombre, elle tomba assise sur une botte de paille. Le cygne s’avançait, se couchait presque sur elle. Elle le prit par le cou pour le repousser. Sous la douceur extrême du duvet blanc, elle sentit la tension des muscles­, la palpitation chaude des veines. Zeus poussait son bréchet entre les seins de Germaine, s’enfonçait entre ses cuisses. Les deux mains de la fille tenaient son cou, sans trop le serrer ni le repousser, mais plutôt pour s’y accrocher. Il l’enveloppait de ses ailes et de sa chaleur, et la jupe de Germaine remontait. Zeus ressentait à nouveau l’ivresse d’une volupté que les mortels ignorent. Germaine caressait son long cou, montant et descendant. Elle s’abandonnait, ses cuisses s’écartaient. Manifestement, cette belle gaillarde a du tempérament, pensa Zeus. Laissons-la donc suivre ses instincts. Trop de mes conquêtes sont pucelles effarouchées, et ma divinité les intimide souvent plus qu’il ne faudrait. En voici une qui ne s’en laisse pas conter.

Il se laissa palper, avec délices, par des mains expertes. Germaine le retourna prestement sur le croupion. Le dieu supputa en vain quelle fantaisie encore inédite lui préparait sa belle. Il baignait dans la félicité.

Il se sentit pris entre les jambes de Germaine, elle reprit son long cou galbé entre ses mains et continua à le caresser. Jamais on ne m’a fait cela, se disait-il en s’abandonnant à son tour.

Le prenant sous le bec, la belle lui releva la tête. Sans pouvoir réagir, il sentit un objet dur s’enfoncer dans son bec, jusqu’au fond de sa gorge. Il voulut se débattre, mais Germaine le maintenait dans l’étau de ses jambes.

Là, mon beau, murmurait-elle. Laisse-toi faire…

Dans son gosier coulait une saveur nouvelle. Il mangeait quelque chose comme le nectar des dieux… en meilleur. Germaine continuait à masser son cou et la divine bouillie descendait dans son gésier. Il n’avait jamais été palmipède assez longtemps pour connaître pareil délice, et il se reprocha d’avoir perdu tout ce temps. Il se sentait devenir lourd, bientôt incapable de bouger, mais cela ne l’inquiétait plus. Bien coincé entre les jambes de Germaine, la tête entre ses seins somptueux, bercé par ses ca­resses, comblé par le maïs cuit à point, il pouvait bien y passer une éternité. Il se laissa enfermer dans une espèce de cage en osier tressé, parmi d’autres identiques où se trouvaient déjà des oies et des canards. Germaine lui avait promis de revenir bientôt et de recommencer. Trois fois par jour, et quatre s’il fallait.

Je peux bien attendre encore, se dit le dieu dans la demi-inconscience de sa béatitude. Une éternité.

S’il n’avait eu un cerveau d’oiseau, il aurait bien pu savoir que pour un bon foie gras, il faut compter tout au plus seize à vingt jours. Mettons, parce qu’il était Zeus, et cygne, trois semaines tout rond, ce qui nous faisait tomber pas loin de Noël. Et Noël n’est pas, comme on le sait, une fête pour les dieux anciens.

 

 

Cette vieille histoire absolument vraie doit tout à Marie-Luce Cazamayou*, qui sait tout sur le sujet. Grâces et grasses lui soient ici rendues. Sauf que chez elle, en Béarn, on ne dit pas embucar (d’où mon titre, Leda Embucaire. Prononcer émbucaïr{é}) comme chez moi, pour « gaver » oies et canards.

 

* Marie-Luce Cazamayou a écrit, entre autres belles choses, La Célébration du Foie gras, La Manufacture, Lyon, première édition 1989.

 

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Alinéas 15/01/2020 14:01

Ah, la voilà. Etais-je passé à côté d'elle à première lecture ?
Elle me plaît bien cette lactorate-Léda-là.

Alinéas 14/01/2020 19:07

Il n'y manque que l'illustration. Remarque, c'est mieux comme ça: je vais me phantasmer une Germaine à ma façon. A vous faire regretter de ne pas être volaille.
En tout cas je ne mangerai plus mon foie gras sans faire mes dévotions aux dieux antiques.
Merci pour cet effort d'élévation de notre besoin dit primaire.