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Lactorate

Le suppo à Carlo

 

Carlo Sarrabezolles, sculpteur contesté… 

Voilà un titre bien grossier quand il s’agit de parler d’un monument vénérable entre tous : un monument aux morts, et qui plus est notre monument à nos morts à nous. Alors précisons tout de suite qu’il ne s’agit pas de manquer de respect à qui que ce soit. Seulement, fidèle à mes habitudes, je ramène les choses à mes propres souvenirs. Je vais donc désigner un responsable, et que ses Mânes me fassent grâce d’une vengeance impitoyable. Je sais que je ressasse un vieux débat qui n'aurait plus lieu d'être, mais qui existe toujours, alors que ceux que ça agace me pardonnent, ou m'oublient.

   Le bon docteur Malafosse, car c'est de lui que je parle, s’occupait de ma santé et casait à tout venant ses opinions, qui étaient fermes, tranchées et définitives. C'était un esthète, doté d’une grande culture artistique, peintre amateur à ses heures. Ses goûts allaient même carrément à l’avant-garde ou, à la rigueur, à ce que quelques siècles avaient assis dans une notoriété de bon aloi. Bref, une œuvre d'un sculpteur datant des années 20 et ne tombant pas dans le bon créneau, c’était à ses yeux le comble du mauvait goût. Opinion assez répandue qui a perduré car en 1980 Georges Courtès écrivait encore contestable sur le plan artistique, sans préciser où se situait la contestation (Deux siècles d'histoire de Lectoure, 1780-1980). C’est pourquoi le bon docteur, vitupérant à la moindre occasion contre ce monument aux morts, ne l’appelait que le suppositoire, eu égard à sa forme  plus ou moins effilée. D’autant plus qu’on n’échappait pas au monument, planté devant l’entrée de la cathédrale, devant l’entrée de l’Hôtel de Ville, devant la Poste… prenant l'espace de cinq ou six automobiles sur cette place du Général De Gaulle transformée en un parking déjà exigu. Moi, je jouais autour avec mes copains et je ne me souviens pas d’avoir eu d’opinion esthétique à son égard.

   Il a fallu du temps et, disons-le, du travail, pour me débarrasser des idées toutes faites qu'on trimbale sans le savoir et sans le vouloir. Qu’une chose est belle parce qu’elle est nouvelle, ou horriblement vilaine parce qu’elle est démodée. La force de l'habitude. Comme il m’a fallu du temps pour ne voir dans notre beau clocher sans flèche, que je voyais tous les jours, qu'un moignon privé de sa plus belle partie. Le tort de Carlo Sarrabezolles, le sculpteur, c’est d’avoir vieilli : l’art académique et l’Art déco ont vieilli, comme avant avaient vieilli l’Art nouveau, le style 1900, et les œuvres de Viollet-le-Duc. Combien de ces petits (ou grands) chefs-d’œuvre a-t-on jeté, brûlé, détruit, avant que quelqu’un ne dise eh, attendez, ce n’est pas si mal, ça… il y a des amateurs pour.  Petit à petit les amateurs sont devenus légion… La malédiction était levée, une autre prenait place dans un éternel recommencement.

   Regardons-le, ce monument. Plutôt de face, il a beau être sculpté en trois dimensions, il est fait pour être vu de face, et pas de profil. Donc, il représente une femme debout sur ses deux pieds, dans une pose hiératique et symétrique, les bras levés tenant dans chaque main une couronne. Pas désincarnée, au contraire. Il y a de la fierté dans ses seins provocants, ses reins cambrés, sans excès, logique conséquence de ses bras levés, et dans ce demi-sourire, et une joie mutine dans ses doigts de pied en éventail… Parce qu'elle n'est pas debout sur ces deux pieds, elle est en l'air (grâce à ses ailes), en vol stationnaite : pas de déhanché qui fait reposer le poids du corps sur l'une ou l'autre jambe et qui donne de belles positions, mais une symétrie hiératique voulue, comme il sied aux divinités. Si on va chercher le détail caché dans cette représentation austère, on peut voir la fille de son époque, prête à troquer son peplum pour une robe courte et à aller danser le charleston. Ben quoi, c'est nous qu'on a gagné, non ? On peut toujours voir pétiller son regard, mais il faut arrêter ce genre d'interprétations hors de propos. Elle a dans le dos une paire d'ailes, donc, qu'elle étend à l'horizontale. Elle est vêtue d'une robe dont les plis retombent tout droit, un peu raides. Et elle se  tient devant un obélisque (ou un pilier surmonté d'une pyramide, si vous voulez) qui atteint 7,60 m, de la base à la pointe.  

   Tout ça est voulu, c'est une caractéristique de ce qu'on appellera l'Art déco (qui n'existera que plus tard, nous ne sommes qu'en 1923) mais la tendance à la simplicité des formes est déjà là, après le style nouille (hou que c'est vilain !). En même temps, on est toujours dans le registre de l'art académique (qu'on appelle pompier quand on ne l'aime pas) ou style Beaux-Arts, avec le recours à une symbolique bien établie : ainsi cette femme ailée représente-t-elle la Victoire couronnant ses héros, sans qu'il y ait besoin de lui mettre une étiquette. Comme les deux couronnes qu'elle tient, et dont on sait qu'elles sont de laurier, et pas de thym ni de persil. Ajoutons, pour satisfaire le client qui l'a demandé (tiens, puisque vous avez de la place là, ajoutez-moi…), deux têtes de poilus casqués dans un rectangleb en creux. Tout en bas, le blason de la ville. Et sur les côtés de l'obélisque les noms gravés de nos morts.

© Pertuzé

Alors, qu'est-ce qui gêne dans tout ça ? Sans doute rien dans le détail, peut-être la vue d'ensemble qui évoque celle d'une croix sans en être une, et la position de la Victoire qui a l'air crucifiée ; surtout devant la façade de la cathédrale. Et puis un autre élément est susceptible de poser problème, c'est la nature et la couleur du matériau.  Sarrabezolles a choisi du granit gris de Bretagne, une pierre dure qui convient à son tempérament de sculpteur costaud de taille directe, un rien austère, inaltérable, devant le calcaire blond lactorate si fragile mais omniprésent, forcément. Pas un matériau propice à la sensualité, mais justement on n'est pas dans une question de sensualité. En plus, si l'on en croit le descriptif initial, certaines parties du monument auraient dû être dorées à la feuille : les couronnes de laurier, le fond du cartouche aux deux têtes de soldats, la palme sur la face postérieure, autant de petits détails, l'or sur le granit gris, qui auraient atténué la gravité de l'ensemble. Bref, un tel monument aurait mérité d'être mis en valeur par une vue centrale, isolé par un fond végétal ou minéral qui ne jure pas avec sa forme et sa matière. Mais ce débat a déjà commencé en 1922 et ne s'est pas achevé.

   C'est en 1922 que la municipalité de Lectoure a décidé d'ériger un monument à ses morts. L'idée courait depuis la fin de la Grande Guerre, qui avait décimé les villes et les campagnes de France. Quelques municipalités s'étaient lancées et l'émulation jouait. À l'heure où il faut absolument redresser l'économie, reconstruire le pays, cette dépense est-elle bienvenue ? La question se pose assez peu. Au lieu de recourir à l'impôt, toujours impopulaire par principe, on fait appel à la donation volontaire qui valorise le donateur comme mécène. La souscription est lancée en 1922. Les Lectourois se montrent raisonnablement généreux, et c'est quand même la municipalité qui supporte la majorité des frais. Comment le choix s'est-il porté sur le statuaire parisien Charles Sarrabezolles chargé de réaliser l'ouvrage, y a-t-il eu d'autres concurrents, voici des détails qui m'échappent. Il ne semble pas qu'il y ait eu débat sur le plan artistique à ce moment-là. La discussion portait plutôt sur l'emplacement : les associations de parents des victimes, de mutilés et blessés, s'opposaient vigoureusement à ce que le monument fût exposé aux rassemblements et aux festivités populaires. Ainsi furent éliminées toutes les places un peu spacieuses, le Bastion, le Petit Bastion, et la place d'Armes (la place Boué de Lapeyrère), trop loin de l'hôtel de ville. Ainsi on se privait de toute possibilité d'aménagement qui pût mettre le monument en valeur, mais la question n'était pas là. On se mit d'accord sur la place de la cathédrale, au moins c'était central.  Le monument fut inauguré le 11 novembre 1923, espérons que l'immense foule qui était là n'était venue qu'animée de sentiments patriotiques, et pas pour la foire de la Saint-Martin qui se tient toujours ce jour-là.

Carlo Sarrabezolles

 

 < Carlo Sarrabezolles dans les années 20.   ©sarrabezolles.org

 

 

 

 

 

 

 

 

  Il s'appelle Charles Marie Louis Joseph, mais pour faire simple on l'appelle Carlo. Il est né le 27 décembre 1888 à Toulouse. Son père est comptable et sa famille originaire de Bezolles, dans le Gers. Si ce n'est pas un Lactorate, on n'est pas tombé bien loin.

   Carlo fait des études au collège du Caousou, où il se fait des amis. C'est une constante chez lui, partout où il passe, de se faire des amis, et des amis durables. Plus tard, il entre à l'école des Beaux-Arts, dirigée par Jean-Paul Laurens avec pour sous-directeur Henri Rachou. Il y passe trois ans, de 1903 à 1907, après quoi il entre aux Beaux-Arts de Paris dans les ateliers de Laurent Marqueste et Antonin Mercié, la filière toulousaine des sculpteurs. Chaque année il entre en loge pour le concours du prix de Rome, l'idéal absolu, le Graal de tous les artistes de l'époque. Entrer en loge, c'est véritablement entrer en prison, enfermé dans un atelier, sans communication avec l'extérieur, muni de son sujet et du matériel nécessaire, nourri, mais absolument seul, le temps qu'il faut. Chaque année il échoue, pour une première raison, c'est qu'il est encore trop jeune, bien que son talent soit évident et reconnu. Jusqu'en 1914, où il obtient enfin un deuxième second grand prix de Rome (ne me demandez pas ce qu'est un deuxième second grand prix de Rome). C'est enfin une consécration. Jusque-là, il a travaillé, exposé, remporté des prix, mais rien qui égale un deuxième second grand prix de Rome. Seulement voilà, il y a un hic. Vous avez remarqué ? Le hic, c'est la date : 1914. D'autant que l'année précédente, ayant épuisé ses sursis, il a été incorporé au 32e régiment d'artillerie à La Fère, dans l'Aisne, pour y faire son service militaire. Donc au lieu d'aller profiter des charmes de la villa Médicis, Carlo Sarrabezolles doit rejoindre ses quartiers, infiniment moins idylliques.

   Le 25 août, son unité est surprise par l'avance allemande et doit se replier, en laissant une grande quantité de poudre et de munitions : un beau cadeau pour l'ennemi. Carlo, qui est un costaud, se propose pour la seule solution, ouvrir des vannes afin de noyer ces poudres sous des tonnes d'eau. Et il le fait, un travail d'Hercule, seul, et dans l'urgence. Il le fait, mais l'effort violent lui a provoqué une hernie et le voilà seul, incapable de se déplacer, sur le bord de la route, quand les Allemands arrivent. Il est fait prisonnier pour toute la durée de la guerre.

   Heureusement, il y a Nicole, sa fiancée, rencontrée chez des amis. Ils se marient en 1920, ils vivront heureux et auront beaucoup… et auront trois enfants, dont Geneviève Appert-Sarrabezolles qui poursuit inlassablement un grand travail pour faire mieux connaître l'œuvre de son père. Le couple s'installe boulevard de Montparnasse. Désormais c'est une liste ininterrompue d'œuvres, d'expositions, de prix (L'Âme de la France, 1921 ; La Danse triomphale de Pallas Athéné, 1925 ; Le Génie de la Mer, 1935…). J'abrège, sinon on y sera encore demain.

< L'Âme de la France ©sarrabezolles.org

Cette statue en bronze fut érigée à La Réunion, dans un village nommé Salazie, et devant l'église. Évidemment le curé outré par ces seins nus fit tout pour qu'on détrusît cette abomination. Il en vint à bout à la dynamite. Les morceaux ressoudés furent placés devant la nouvelle mairie de Hell-Bourg, à la satisfaction générale.

   Avec la fin de la guerre, la victoire a ravivé le patriotisme et il y a un marché énorme dans la reconstruction des bâtiments, l'édification des églises et chapelles votives et des monuments commémoratifs. Carlo travaille avec des architectes qui sont aussi des amis de longue date, une période exceptionnelle où sculpture et architecture peuvent se marier en toute harmonie, c'est assez rare dans l'histoire. En 1923 donc, c'est le monument aux morts de Lectoure, parmi beaucoup d'autres, dont certains sont proches par leurs éléments constitutifs : la Victoire ailée, la stèle ou l'obélisque de support. Mais pas de routine, pas d'auto-pastiche, chacun garde son caractère original.

   En 1926, Carlo conçoit avec son ami l'architecte Paul Tournon le projet assez ambitieux d'un campanile sur l'église de Villemomble. Le programme en l'état dépasse les possibilités financières des commanditaires, mais Carlo a sa petite idée. Il fait couler trois blocs de béton et tente l'expérience, et dès lors il peut dire : on y va ! En effet on y va. D'énormes blocs de béton sont coulés, démoulés dès que possible, et Carlo s'attaque à la sculpture en taille directe, avec son ciseau et sa massette, sans possibilité de retouche ou de reprise, dans un temps limité à la prise du béton. D'après son expérience, il dispose d'une douzaine d'heures pour sculpter, au-delà le béton a pris et devient trop dur pour être travaillé. On a apparenté cette technique à celle de la fresque en peinture, où l'on travaille sur un fond de ciment frais. Si encore il s'agissait d'une sculpture simple, à taille humaine disons, ce serait déjà un bel exploit. Mais là c'est de la sculpture architecturale, car sur sa lancée Carlo s'attaque à des projets encore plus ambitieux, comme l'église Sainte-Thérèse d'Élisabethville ; un clocher, une façade de plusieurs mètres de hauteur et de largeur, rien qui puisse être fait d'un seul jet. Et en 1929, les deux géants légendaires de Lille, à la base du beffroi de l'hôtel de ville. Il faut commencer par le bas, par les assises, par les pieds des personnages. Puis quand la première assise est terminée, sèche et durcie, on coule à nouveau du béton au-dessus, et la sculpture reprend, et ainsi de suite jusqu'en haut, sans moule, sans maquette, sans plans ni croquis, le sculpteur a tout dans la tête et dans les mains, juché sur des échafaudages de plus en plus hauts et sans pouvoir s'offrir une pause, talonné par le temps de prise du béton qui ne lui laisse aucun répit.

 

©sarrabezolles.org

La moindre erreur condamnerait l'ensemble. Hormis les assistants techniques, personne ne peut l'aider, personne ne peut sculpter à sa place. C'est de l'exploit artistique et sportif. Et on comprend pourquoi cette technique n'a pas été reprise après lui. Des sculpteurs qui pratiquent la taille directe, déjà, il ne doit plus y en avoir beaucoup.

Il continue avec d'autres réalisations tout aussi monumentales, en béton, mais sans abandonner les techniques traditionnelles, la pierre, le bronze. Et des œuvres plus intimistes, beaucoup de portraits, de bustes, et des médaillons. 

Groupe Les Éléments (L'air, la Terre, l'Eau, le Feu), bronze, aile Passy du Palais de Chaillot, Paris ©sarrabezolles.org

Monument à la Résistance, Privas (Ardèche). © Pertuzé

   Une vie intense, bien remplie, qui s'achève en 1971 les outils à la main, dans son atelier de la rue des Volontaires.

   Et on voudrait que son travail soit contestable sur le plan artistique ?  Alors oui, contestons, et discutons-en toujours.

Bibliographie

Geneviève Appert-Sarrabezolles, Carlo Sarrabezolles, sculpteur et statuaire, Somogy, 2003.

Deux siècles d'histoire de Lectoure (1780-1980), sous la direction de Maurice Bordes, Lectoure, 1980.

https//:sarrabezolles.org le blog de l'association, minimaliste mais essentiel, à qui j'ai volé les photographies qui ne sont pas de moi (je les enlève s'il y a problème).

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Franck Sarrabezolles 15/01/2020 15:50

Bonjour Pertu ! Marie-José Rouchon m'a envoyé cette page. Je travaillais chez Baraka à la fin des années 1980. On s'est croisé plusieurs fois. J'étais ravi de lire cette histoire sur Carlo, qui ne fait pas partie de notre famille. Sa fille Geneviève, nous a expliqué que le nom Sarrabezolles vient des "Sarrasins" de Bezolles. Fascinant ! Amicalement, Franck