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Lactorate

Le Gnac

Souvenir d'une brève rencontre, dans mon bistrot lactorate favori que tout le monde connaît, mais comme il n'est pas question de lui faire une publicité dont il n'a pas besoin, ni de révéler l'identité de mes vieux amis, les noms ont été changés et certains détails omis.

 

L'Académie tenait séance vers dix heures, dix heures et demie, chez Jaqui. Nous étions quatre, mais le chiffre n’a pas d’importance, l’Académie comporte­ beaucoup plus de membres, selon les circonstances et les événements, parfois moins, quatre étant le chiffre de base, les piliers, les fondations, et encore sont-ils interchangeables. Seul, en sa qualité de bistrotier, Jaqui a grade de secrétaire perpétuel et premier pilier inamovible, et il n’en tire pas fierté outre mesure. Qui a trouvé l’appellation, personne ne s’en souvient. Comme un autre provisoirement inconnu (attendez, ça va me revenir) avait dit à propos de la vraie, la française : ils sont quarante, qui ont de l’esprit comme quatre, quelqu’un nous avait définis comme quatre, qui ont de l’appétit comme quarante (voilà, ça m'est revenu, c'est Alexis Piron, 1689-1773).

   On avait disposé, sur notre table habituelle. nos cinq assiettes dépareillées, et Jaqui avait débouché une bouteille de blanc, un piquepoult de provenance inconnue, sans étiquette, sûrement un clandestin, mais qui vous picotait si joyeusement les muqueuses qu’on ne lui demanderait pas ses papiers.

 

Puis il était allé dans sa cuisine et revint avec un vaste plat rond où fumait l’omelette aux respounchous. Les respounchous, tout le monde ne connaît pas, ce sont des espèces d'asperges sauvages, il faut connaître les endroits où ça pousse, et ne le dire à personne.

Les parts distribuées, le silence se fit, tandis que chacun appréciait selon ses critères. L’unanimité semblant être atteinte d’après divers grognements, la conversation reprit.

 

C’est alors que le client entra.

Avec la circonspection propre à quelqu’un qui met les pieds pour la première fois dans un lieu inconnu. Il jeta un coup d’œil circulaire à la salle vide, hormis notre groupe, et choisit stra­té­gi­quement une table pas trop loin de la nôtre, mais pas trop près non plus. Il s’assit en lorgnant de notre côté. Jaqui finit sa bouchée, se rinça d’une gorgée de blanc, et se leva.

«  Qu’est-ce que je vous sers ?  » dit-il d’un ton professionnel.

Le type passa commande. Jaqui se dirigea vers son comptoir. Nous revînmes à notre sujet. Bernard procédait à une nouvelle distribution d’omelette, et je refaisais le niveau des verres. Notre satisfaction devait être apparente, car le client, devant son Vichy-fraise, nous regardait avec un air de franche envie et sauf Francis qui lui tournait le dos, et Jaqui, qui revenait s’asseoir, nous étions obligés de le voir.

Il nous fit un signe de complicité, en agitant son poing horizontalement devant lui, et dit : « Eh bien… on peut dire que vous avez la gnaque, vous ! »

Il avait prononcé « Eh ben », bien nasalisé comme les gens du Nord (le nord de la Loire, disons) et juste après il s’était avisé qu’il pourrait imiter notre accent, en appuyant bien, juste un peu trop, sur les e finaux, et en chantant comme dans un film de Pagnol : on peut direu queu vous avez la gnaqueu.

— Qu’est-ce qu’il a dit ? demanda Francis, sans oser se retourner.

On levait notre verre vers le client, en guise d’assentiment poli.

— Il dit qu’on a la gnaque.

— Pourquoi il dit ça ?

— Il veut dire qu’on a le gnac.

— Pourquoi, il faut dire la gnaque ? J’ai toujours dit le gnac, moi. Eh bé, on apprend tous les jours.

Jamais très sûr, il avait tendance à croire que tous ceux qui parlaient pointu devaient mieux savoir le français que lui.

Jaqui s’était tourné vers le client.

— Et vous savez pourquoi on a la gnaqueu ? C’est parce qu’on boit de la bonne armagnaqueu.

— Ou de la bonne cognaqueu, ajouta Bernard.

On commençait à rigoler, et le type faisait la tête, se doutant bien, sans savoir pourquoi, qu’on se moquait de lui. Mais Jaqui décida que, respect du client, la plaisanterie avait assez duré.

— Explique à Monsieur, me dit-il.

Quand il faut expliquer, c’est toujours à moi qu’on s’adresse. À cause des lunettes. Nous portons tous des lunettes, mais eux, c’est seulement à cause de l’âge. Moi, j’ai toujours porté des lunettes, ce qui m’a valu une réputation d’intellectuel que je me suis bien gardé de démentir, va savoir pourquoi.

— Pour vous, la gnaque, la niaque, la niak, c’est la forme, la pêche, la banane. C’est une nouvelle expression à la mode. Nous, on n’a pas la gnaque, la gnaqueueu ! on a le gnac. Depuis toujours. Un gnac, un nhac, en occitan, en langue d’oc, en provençal, en gascon, et tout ça, c’est un coup de dents qui claque. Le gnac, c’est le mordant. L’envie, et le pouvoir, de mordre. C’est net. C’est viril. C’est masculin. Mais rien à voir avec un quelconque machisme, c’est une vertu, Monsieur, que nos femmes possèdent aussi au plus haut point. On ne met pas de e à la fin, un e mollasson, un e qui l’empêche de claquer comme il faut. Oui, vous me direz que vous ne prononcez pas les e, c’est comme s’il n’y en avait pas. Et en plus, vous croyez que nous, nous ajoutons des e là où il n’y en a pas : faux, Monsieur, archifaux ! Bon, à quelques exceptions près, dans certains endroits, peut-être, mais pas ici ! pas chez nous, en Gascogne ! Tout ça, ça fait que vous ne savez jamais ce qui est masculin et féminin. Quand vous appelez Marcel  on ne sait pas si vous appelez un monsieur Marcel, ou une madame Marcelle. Ceci dit, Monsieur, ne prenez pas ce que je dis pour cuistrerie, pédantisme ou leçon. À vouloir donner des leçons, on s’expose d’ailleurs à en recevoir, ce qui n’est pas un mal.

— D’accord, d’accord, dit le client, pas vraiment convaincu. Mais vous savez, la langue évolue tout le temps. On ne parle plus comme au dix-huitième siècle. Il y a des mots nouveaux qui apparaissent tous les jours, et d’autres qui disparaissent, et d’autres, qui étaient masculins, qui deviennent féminins, et inversement… Qu’est-ce que vous voulez faire contre ça ? Des lois ? Des règlements ? Appeler la police ?

— Manquerait plus que ça, protesta Jaqui, qui aimait la maréchaussée, pourvu qu’elle restât à bonne distance.

— Rien de tout cela, Monsieur. Personne ne vous oblige à parler comme ceci ou comme cela. Mais la réciproque est aussi vraie. Nous garderons le gnac, gardarèm lo nhac, parce que, qu’est-ce que vous voulez, nous y sommes habitués, depuis toujours. Ce serait déjà une raison suffisante. Et parce qu’il n’y a pas que les mots, il y a aussi tout le sens que nous mettons dedans. Notre gnac est plus que votre gnaque, sans vous vexer. Dans notre gnac, il y a le coup de dent, il y a cette chose indéfinissable qui fait que ça marche, que c’est ça, comme la façon de porter le béret, tu as le gnac ou tu l’as pas, il y a tout ce qui nous caractérise, ce qui nous fait ce que nous sommes, il y a la fierté, il y a, enfin, ce que nous appelons le floc, lo flòc, le bouquet, la fine fleur, l’excellence, la vertu ultime enfin que tout Gascon fait sienne, c’est…

— C’est ?

— Mon panache !

Un rideau final eût dû tomber sur cette ultime réplique cyranienne, lancée dans l’ample mouvement d’une cape imaginaire, le piquepoult aidant, si Francis n’avait pas cru devoir en rajouter :

— Tu es couillon, quand même, avec ton floc. Tu vas voir que l’année prochaine, il va revenir en nous disant Oh putain ! J’ai la floque !

 

Voilà, ça c’en est une, de profession de foi identitaire. Manque plus que le cortège habituel des revendications et des affirmations péremptoires qui vont avec, mais c’est pas vraiment mon truc. Seulement un petit agacement passager, comme tout le monde peut en avoir à propos de n’importe quoi. Allez, considérez que je n’ai rien dit.

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