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Lactorate

Gény : c'est qui le patron ?

On pourrait penser, comme ça, que c'est un saint de banlieue, un saint périphérique, un saint de zone industrielle, un saint de moulin. Il n'est pas en ville, il n'est pas entre les remparts. Il est là-bas, en bas, même pas aux portes, nous dirions aux avant-postes. En tête de pont, et ce n'est pas rien, le pont de Saint-Gény, et même quand il n'y avait pas de pont c'était important, ce franchissement du Gers qui pouvait être, mine de rien, un obstacle redoutable aux temps reculés d'avant la nationale 21. C'est un pont très ordinaire, un pont sans histoire, mais il a tenu aux circonstances qu'il ne jouât un rôle stratégique lorsqu'à la fin de la guerre il fut miné, prêt à sauter, si les Allemands n'avaient décidé de changer d'itinéraire dans leur fuite. Saint-Gény, c'est un lieu, un repère topographique. À l'époque gallo-romaine, c'était déjà là qu'était planté le panneau routier : Lactora, bienvenue à Lactora ; et dans l'autre sens, vous quittez Lactora, au plaisir de vous revoir.

   Parlons de l'homme, parlons du saint, pour autant que nous en sachions quelque chose. Saint Gény n'est pas gâté par la légende. Il n'a pas eu sa Vita, sa vie écrite par un clerc consciencieux et imaginatif, recopiée et enrichie par d'autres clercs. Gény est un saint modeste. Aucune personnalité n'a porté son nom comme prénom, alors qu'il y a des tas de Gervais et de Protais, et pourtant ce pur Lactorate qui a passé toute sa vie à Lactora est  officiellement le saint patron de Lectoure. On le fête au début du mois de mai, souvenez-vous de la fête foraine, avec les manèges, les stands de tir, les loteries, les montreurs de monstres, les marchands de confiseries et l'odeur de la nougatine qui flotte dans l'air, tout ça c'est la fête patronale de Lectoure, mais depuis des lustres on aurait été bien en peine d'y voir l'ombre de ce pauvre Gény.

   Il s'appelait Huginius ou Hygin, ou Giny ou Gény (mais pas Génie) et était né dans une famille chrétienne. Cela ne nous dit pas qui aurait alors introduit le christianisme à Lactora puisqu'il aurait vécu avant saint Clair, et qu'il y avait déjà un évêque, nommé Heutère. On ne sait rien sur ce Heutère, sinon qu'il aurait vécu au temps de saint Gény, et que Gény aurait vécu au temps d'Heutère, c'est bien ces références qui se mordent la queue. Il y avait aussi un prêtre nommé Celse qui avait prédit à Claire, la mère de Gény, que son rejeton serait un saint. Disons pour information qu'il y a eu un pape nommé Hygin ou Hyginius (136-140) et que son nom sous la forme Heuterius aurait été donné au premier évêque supposé du diocèse de Lactora-Lectoure, sur lequel il n'existe aucun document fiable.

   Bon, poursuivons notre Vita hasardeuse. Gény, paré de toutes les vertus chrétiennes, mène une vie exemplaire et se retire dans un ermitage sur les hauteurs de Sainte-Croix. Ce n'est pas trop loin, et il doit avoir beaucoup de visiteurs et de disciples pour qu'on s'en inquiète en haut lieu. Le haut lieu, c'est Augusta Auscorum, aujourd'hui Auch, où l'autorité, préfet traditionnellement grand pourfendeur de chrétiens et fournisseur de martyrs, décide d'envoyer une escouade de soldats s'assurer de la personne de ce Gény. En général, il s'agit, dans le sud-ouest de la Gaule et en Espagne, du terrible Dacien, mais ici Dacien n'est pas cité, gardons-nous donc d'extrapoler et de prêter aux riches. Les soldats arrivent à Lactora. Et là, on ne passe pas : qu'est-ce que je vous disais ? Le Gers d'ordinaire si paresseux, s'est gonflé, a inondé les champs alentour, a noyé les gués et emporté les fragiles ponts de bois. Il faut attendre plusieurs jours pour que l'eau baisse et permette le passage.

   Voilà les soldats à Sainte-Croix, accueillis avec sollicitude par Gény qui leur offre à boire et à se reposer, et on parle. Gény raconte sa foi, sa religion. Tant et si bien que l'escouade est convertie comme un seul homme, et que l'officier décide que le nommé Gény est innocent de toute accusation. Il décrète le non-lieu. Ils retournent à Augusta Auscorum en chantant les louanges de Dieu, ce qui est mal reçu par le préfet. Ils sont tous décapités, à l'endroit qui s'appellera longtemps la Croix des Innocents avant de s'appeler la Patte d'oie, puis la place de Verdun. Le préfet, furieux, ne désarme pas. Il renvoie une nouvelle troupe d'hommes endurcis qui ne se laisseront pas endormir par des prêches. Et ceux-là arrivent sans faiblir à Sainte-Croix. C'est gentil d'être venus, leur dit-on, le pauvre Gény vient de mourir. En effet, Gény est mort de sa belle mort, l'évêque Heutère va célébrer ses funérailles mais ça, les soldats n'en ont cure, ils rentrent annoncer au préfet qu'un martyr vient de lui échapper.

   Pourtant, d'autres disent que Gény est un vrai martyr, sans dire dans quelles circonstances il l'a été. Personne ne l'a béatifié ni sanctifié, sinon les moines de Saint-Sever et les fidèles lactorates, mais c'est suffisant pour justifier un culte local reconnu par le Vatican, qu'est-ce qu'il vous faut de plus ? Après, heureusement, il y a les miracles, les aveugles qui recouvrent la vue, les pauvres indigents qui trouvent des pains plein leur huche… Le tombeau de Gény est placé en bas de la colline de Sainte-Croix, à l'extrémité de la grande nécropole. C'est certainement sur ce tombeau que sera élevée la première église lactorate.

   C'est vers la fin du Xe siècle, sous l'impulsion du duc de Gascogne Guillaume Sanche, que naît l'abbaye de Saint-Gény, dépendant de la grande abbaye de Saint-Sever de Rustan, dans les Landes. Il est probable que les moines landais ont importé leurs livres et leurs saints, avec leurs légendes, conditions indispensables pour bien asseoir la réputation d'une abbaye. La modestie de saint Gény lui a porté préjudice : peu de légende, peu de miracles, pas de reliques, pas de pèlerinages…

   L'abbaye de Saint-Gény est vite tombée en décrépitude. Elle devient un simple prieuré dépendant de Moissac. Les bâtiments conventuels disparaissent peu à peu. Au XVIe siècle on rebâtit une église sur l'église primitive. Elle sera église paroissiale, puis continuera à décliner jusqu'au XIXe siècle. À partir de 1854, l'abbé de Cortade, supérieur du collège ecclésiastique de Lectoure, entreprend la restauration : il remplace l'ancien logis attenant à l'église par une maison luxueuse, et il refait une nouvelle façade. Un haut mur galbé avec une baie campanaire, flanqué de deux tourelles coiffées d'un toit en poivrière, une architecture éclectique relativement sobre qui donne à l'édifice une grâce XVIIIe siècle, dans un environnement heureusement préservé. Avec moins de goût, l'abbé de Cortade fait des fouilles à l'intérieur de l'église, et trouve dans la crypte un sarcophage qu'il décrète  être celui de saint Gény — qui d'autre ? — et qu'il fait restaurer au point de ne plus rien laisser de son aspect initial. Rendue au culte quelque temps, l'église retombe dans son oubli, quand, en 2000, elle est rachetée par la communauté orthodoxe serbe. Restaurée, devenue basilique, dûment garnie d'icones et d'iconostases, on y célèbre le culte orthodoxe, on y honore saint Gény et, en plus, un autre martyr lactorate, saint Maurin, qui était oublié dans sa terre (natale, non, comment dit-on ? mortelle ?).

   Et saint Gény, en toute modestie, reste notre patron.

 

Illustrations : cartes postales anciennes subrepticement dérobées sur l'internet, en attendant mes photographies et mes dessins à moi.

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