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Lactorate

Marquis

Marquis, il s’appelait.
Marquiss.
   De ce nom aristocratique, il ne tirait aucune fierté. Il était, de tous les fonctionnaires municipaux, le plus humble et le plus zélé. Marquis était cheval, cheval municipal, et rien ne lui allait mieux que de tirer, à hue et à dia, sous le fouet symbolique de son cocher le père Curco, les deux principaux véhicules affectés à sa charge : le tombereau des ordures ménagères, et le corbillard des morts. Au physique, Marquis était un robuste cheval de trait, aux formes amples et généreuses. Son poil  était blanc, comme celui de son confrère d'Henri IV, non pas affecté d'une fausse élégance, mais écru par le temps et le travail, avec une crinière et une queue rudes, semées de crins gris et noir.
 

  Les ordures ménagères, chez nous, c’était le bourrier, terme pratique englobant l’ensemble du sujet : le métier, l’officiant, le tombereau, le cheval, et les ordures et leurs récipients hétéroclites, dont l’amoncellement matinal devant les portes jouait le rôle d’enseigne. De toute éternité le tombereau était bleu, ce bleu délavé qu’on appelle bleu charrette, ou bleu charron, et qui était à l’origine, nous dit-on, le résidu de la fabrication du pastel, avant d’être supplanté par des restes d’indigo ou pis, par des fonds de bouillie bordelaise.

   Ces deux parcours, l’un long et quasi-immuable, l’autre variable selon le point de départ, menaient au même terminus, à peu de chose près, signalé par la haute et vieille croix de bois peinte en rouge, en raison d’une pas très vieille légende qui sent à plein nez son lettré de sous-préfecture. Peu importent les vraies et fausses vieilles légendes, tout Lactorate connaît la Croix-Rouge. Là Marquis, sans frémir, choisissait la bonne direction, à droite vers l’extrémité du terrain herbeux qui s’achevait en précipice, où le tombereau renversé livrait à l’abîme sa moisson d’ordures. D’année en année, le vide se comblait, les ordures se muaient en bonne terre. On cherchait alors un autre lieu pot le bourrier. On n’a pas la mer, mais on a nos polders…
   Ou alors, de son pas égal, il prenait à gauche le bout de chemin en pente qui va vers la Mouline de Belin et, ayant fait décrire à son véhicule une courbe gracieuse, il s’arrêtait devant la porte du cimetière. Il était temps pour lui de laisser les hommes jouer leur petit cérémonial.


C’est quand j’étais petit, mais j’étais déjà trop grand, j’officiais comme enfant de chœur dans une soutane toujours trop courte. Je portais la croix aux côtés de l’Archiprêtre, flanqué d'un ou deux acolytes. Nous marchions gravement derrière le corbillard, et par conséquent dans le crottin de Marquis, que nous éparpillions assez pour être sûrs que tout le monde, dans le cortège, pût marcher dedans à son tour, démocratiquement. 

La Géologie, éternité du pauvre

Guère intéressé par les discours éplorés, ni par la Religion, ni par la Métaphysique, Marquis savait très bien à quoi s’en tenir sur les lois de la Géologie. La Géologie, c’est bien : c’est long, très long, ça vous laisse le temps de réfléchir, mais ça ne plaisante pas. De son œil de Marquis, il voyait clairement les choses.
  Que je vous explique, si vous ne savez déjà. Le cimetière Saint-Gervais (comme son voisin disparu, donc, le dépotoir d’ordures ménagères) se trouve au nord de la cité, en haut du vallon du Saint-Jourdain. Le ruisseau de Saint-Jourdain, aujourd’hui paisible et bucolique, n’en est toujours pas moins géologique. Ses eaux discrètes et folâtres, bribe après bribe, emportent la terre, les brindilles, les poussières. Tout ce qui est en haut finit en bas, à une lenteur géologique. Il en va ainsi avec les locataires du cimetière, leur chair, leurs os, leurs cercueils, leurs monuments de marbre ou leurs croix de bois, et une bonne partie de ce qu’insouciants ils jetèrent au bourrier. Rien n'est plus bref qu'une concession à perpétuité. Lentement et inexorablement réduits à l’état de particules élémentaires. On a beau bâtir des murs de soutènement, bétonner, on ne remporte sur la Géologie que des victoires éphémères : on ne gagne qu’un peu de notre temps.
   Le grand voyage est commencé. Attendez-vous (oui, il faut savoir attendre, c’est le prix de l’oubli) à être maintenant dans le temps géologique. On va descendre jusqu’au Saint-Jourdain, se laisser emporter par lui, et on aboutit au Gers, paisible rivière qui se jette dans la Garonne. Qui « se jette » ! Avec quelle impulsion soudaine, quel élan ? Restez calme et géologique. Ça prendra le temps qu’il faudra. Du grand fleuve majestueux, on naviguera ainsi en direction du soleil couchant, qui vous apparaîtra soudain dans toute sa gloire, nimbant le phare de Cordouan et vous ouvrant les portes de l’océan. Et le voyage ne sera pas fini pour autant.
 

  Ces temps géologiques, si vertigineux soient-ils, ne sont rien, comparés à l'Éternité que dans toute sa bonne foi, nous promettait l'Archiprêtre. Sans doute avait-il raison, sans doute faut-il viser haut et loin. Mais le dadais appuyé sur sa croix comme si ses deux pieds ne suffisaient pas à lui assurer une position stable, préférait-il déjà s'imaginer son petit morceau d'Éternité à lui. Et le hochement de tête de Marquis lui paraissait alors une approbation silencieuse.
Inutile de dire que je voyais mon avenir ainsi, une ultime balade cahoteuse à la place d'honneur du corbillard, derrière la croupe massive de Marquis. Mais Marquis, lui aussi, a fait son temps, il ne reviendra pas, lui-même emporté par quel tombereau, par quel corbillard ?      

   Alors je me raccroche à ces derniers souhaits : une fois mort de chez mort, emballé dans les conditions qui faciliteront la manutention et le transport, sans doute déjà réduit en cendres, que mes restes soient déposés avec encore bonne humeur quelque part dans cette zone qui est déjà largement pétrie de mes parents et aïeux, à peine en avance dans le grand voyage. Et sinon, ni pleurs ni couronnes, merci.

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Alinéas 13/02/2020 09:28

Avec une guitare dans de bonne mains, ça pourrait faire une très jolie "complainte pour être enterré sur la plage du golfe de Lectoure". Un chef-d’œuvre. Tous les jours je vois cette citadelle verser doucement vers ses cimetières et le ruisseau de St Jourdain prendre le terreau d'escampette. La Mouline de Belin est aux premières loges, goguenarde depuis ses 800 ans, mais inévitablement concernée un jour ou l'autre et le meunier aussi. Merci.